Un Certain Regard, « Les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes », White God, Jauja, Run, Le Sel de la Terre, Lost River

           Lanterna magica: le cinéma replongeait ses racines dans le terreau de l’imaginaire, l’humus du subconscient, l’espace mythique et sa vérité oblique dans nombre de films de la Sélection avec des résultats plus ou moins probants, pour être sincère. Exploration de l’infra-monde du fantasme à la rencontre des monstres redoutés et désirés, création démiurgique de continents inédits, transfiguration de l’histoire du monde recréée comme le lieu d’une épopée humaine tragique, l’écran mental du spectateur a vu défiler, pour le meilleur et pour le pire, les enfants du silence et de la nuit que sont les films, qu’ils soient homoncules ou demi-dieux.

 

            Immense déception pour White God qui a pourtant, et étonnamment, reçu le prix de la Sélection et à qui j’aurais plutôt donné le prix de la pâtée pour chien ou le caméra pitbull de la balourdise. Le sujet était pourtant plutôt stimulant et rappelle, ou peu s’en faut, le sujet d’un film que j’ai vu il y a quelques jours : non pas White God mais White Dog de Samuel Fuller qui interroge de manière radicale les rapports entre humanité et animalité, ainsi que l’image du conditionnement des animaux comme métaphore des ségrégations sociales et l’engendrement de monstres au nom de la pureté de la race. Feher Isten (titre original) de Kornel Mundruczo s’empare de la charge symbolique du propos avec force effets de surlignements et de traits démonstratifs qui n’ont d’égale que l’indigence du scénario. Nous suivons une petite fille, sommée par son père ( qu’elle déteste et avec qui elle est obligée de rester quelques semaines) d’abandonner sur la route son fidèle compagnon à quatre pattes: nous voici donc en train de la suivre dans une sorte de Perdu de Vue absolument assommant avec, en montage alterné, le devenir du clebs qui est capturé par un individu très vilain qui le dresse pour des combats. Rappelons que Médor est un bâtard qui est l’objet d’un rejet général dans cette société ( le temps référentiel est volontairement flou, nous sommes entre le réalisme contemporain et l’anticipation), je vous laisse en décoder la haute valeur métaphorique. Je passe sous silence la suite de ce thriller canin mais la fin relate la révolte de l’ensemble des chiens contre l’humaine société avec en arrière-fond Wagner (!) et la figure de la petite fille ( moderne Antigone en révolte, figure de la vierge pure) qui arriver à calmer la meute par la puissance quasi-orphique de sa trompette médiumnique.

 

           Jauja  est une espèce de conte sous-mythologique, prétentieux, vain, à la fois dans le symbolisme le plus grossier, à la lisière de l’exploration onirique surréaliste ( dont il ne reste que des scènes pataugeant dans le ridicule le plus achevé) et du récit initiatique. Rappelons que nous sommes en Patagonie, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, lors d’expéditions meurtrières contre les indiens. Le personnage principal (que vient f… Mortensen dans ce bourbier?), ingénieur de son état et accompagné de sa fille qui, la pauvrette ou la gourgandine, comme vous voulez, a le front de partir un beau matin en compagnie d’un soldat, laissant son géniteur dans un accablement indescriptible. Le voici en route pour la retrouver et c’est l’occasion d’une confusion de tous les plans, réels, mythologiques, imaginaires, symboliques, le tout dans le mixeur bas-de-gamme du réalisateur. La première scène aurait dû m’inciter à fuir bien loin de cette ratatouille infâme: au bord de la mer, notre héros discute avec le capitaine qui s’emploie frénétiquement, plongé qu’il est dans une source d’eau chaude, à s’astiquer le manche, tout en débitant des platitudes colonialistes sur les Indiens à exterminer ( ce sont des « cabezas de coco »), suit une série de plans fixes et somnifériques avant le grand départ du paternel. Le film, au format carré (effet de style sans lien avec une quelconque grand idée formelle) va collecter tous les poncifs du récit initiatique; un animal qui suit le personnage comme un être psychopompe, l’épreuve des Enfers avec une sorte de Sybille qui est plus proche d’une épicière que de celle de Cumes, une rencontre avec quelques indiens mutiques, une espèce de succession de plans pseudo-poétiques qui sacralisent le rapport au monde dans un nième variation sur l’osmose entre l’homme et l’univers. La fin est grotesque, je n’ose même pas en parler. J’ai rencontré , lors du festival, des gens qui ont bien aimé… Sans doute l’absorption d’une dose excessive de maté de coca…

 

 

             Run est un film ivoirien de Philippe Lacôte très étrange, difficilement identifiable, d’une grande fluidité de construction, passant volontiers du réalisme historique (le film est ancré notamment dans la crise politique du début des années 2000), à l’univers du conte initiatique ou au thriller politique. L’ensemble du film est construit sur une boucle analeptique qui nous présente le personnage principal en train d’assassiner le Premier Ministre du pays:opérant différents retours en arrière, nous reconstituons son itinéraire qui n’a rien de linéaire mais qui épouse étroitement les contradictions du pays: le nom du personnage éponyme Run est à l’image de ce parcours cabossé, scandé par trois moments correspondants à trois expériences formatrices et déstructurantes à la fois, il est soumis aux injections du destin, il est toujours en fuite, en partance, dans une urgence où il puise l’énergie de combattre. Nous sommes d’abord dans l’intemporalité du monde mystique, plongé dans les traditions religieuses immémoriales du pays: Run veut devenir faiseur de pluie et dans l’épisode, toute la magie poétique du monde, les grandes puissances de la nature sont convoquées ainsi que ses métamorphoses, la valeur sacrée des paroles y apparait dans leur éclat originel.
            Suit une espèce de conte avec le personnage de Gladys « la mangeuse » qui donne, en compagnie de Run, une série de « shows » où elle ingurgite le plus de nourriture possible: la figure de l’ogresse bienveillante, figure hyperbolique de l’Afrique tout entière si on s’en tient à une lecture allégorique, substitut maternel qui est à la lisière du conte merveilleux, avec en arrière-plan l’inceste mythologique et la fin de l’épisode qui donne son statut d’homme à Run, est d’une extrême force dramatique. J’ai été un peu moins convaincu par la troisième partie, où Run se trouve malgré lui -car l’impossibilité de maîtriser son destin est le fil conducteur du film, d’où son nom- des Jeunes Patriotes où la figure dégradée du père, en la personne du boss, tyran opportuniste et vraie pourriture, pèse de tout son poids sur l’épisode. J’y ai noté un certain nombre de facilités dans la peinture d’une société en crise, le microcosme des rebelles y est peint de manière téléphonée sans que le mécanisme de l’oppression ne soit exprimé. Il n’empêche que je recommande ce film et son ton personnel, parfois maladroit mais toujours sincère.

 

 

            Le Sel de la Terre de Wenders est l’un des films qui a laissé la trace la plus vive (derrière, néanmoins, Xenia): Wenders suit la trajectoire de Sebastiao Sagaldo, en qui il semble trouver, sinon un frère visionnaire, du moins un medium complice avec qui cheminer à travers l’histoire, les peuples, le monde, les soubresauts même de l’humanité ondoyante et diverse, insaisissable et partout présente: l’écume inestimable des choses, le sel de la terre. A travers une série d’instantanés, qui n’est ni fresque édifiante, ni musée photographique pétrifié, nous sommes à la jonction du moi singulier et de la grande conscience universelle: le prélude majestueux, à la fois effrayant et sublime, aux accents hugoliens, nous plonge dans des conglomérats humains dans une mine d’or, où de modernes Sisyphes usent leurs corps et leurs âmes à la recherche du métal sacré. Toutes les contradictions du genre humain nous apparaissent alors, et donc, la tragédie même inscrite dans le destin collectif: leurre du désir, épuisement du coeur humain dans de vaines aspirations mais aussi quête effrénée de l’idéal, veau d’or du simulacre divin.
           C’est une conscience politique qui est d’abord le cœur du film: celui d’un homme qui quitte le Brésil pour la France, s’ouvre à lui-même et au monde, vibre de tous les idéaux de son époque avant de d’explorer les différentes manières d’être humain: en Amérique Latine tout d’abord, dans les rugueuses, hiératiques et sublimes brumes de l’Altiplano (immanence de la Pachamama, sacralité inscrite dans chaque geste, dans chaque mouvement de l’esprit) puis dans les tragédies de l’histoire qui corroborent, chacune, la puissance autodestructrice et vertigineuse qui gît en nous-mêmes: images éprouvantes du Sahel, des charniers rwandais, des migrations forcées de l’ex-Yougoslavie La voix-off ne sort jamais de sa position de témoin, de relais du témoignage, ou du martyr, pris dans sa vérité étymologique Le film donne littéralement la parole aux images, d’un noir et blanc d’une puissance mémorielle, les agençant sans dramatisation mais en les déployant devant nous. Des séquences intercalées nous font entrer dans le cheminement de la pensée du photographe, ou de son fils, épousant le cheminement de nos affects, toujours dans une proximité maximale avec les victimes de l’histoire.
           Seule la dernière partie, consacrée au projet Genesis, qui permet de replanter les arbres dans un Brésil en pleine déforestation, m’a semblé inutile et peu convaincante, comme la nécessité de redonner la force de l’espoir après l’accumulation de ces atroces visions. Mais qu’importe…

 

 

            Immense déception avec Lost River de Ryan Gosling malgré les trésors de bienveillance énamourée et d’indulgence coupable dont j’ai fait preuve. Trop d’ambition peut-être, une sous-estimation de la difficulté du projet en tout cas. Nous sommes dans une ville désertée, abandonnée par la catastrophe des subprimes: une mère essaie tant bien que mal de payer ses traites et s’occuper de son fils, avec qui elle noue une relation tendre et presque fusionnelle. Le cadre ainsi posé, le beau Ryan peut construire un univers où s’entremêlent réalité et fantasme, entre onirisme cauchemardesque, conte initiatique, échappées surréalistes et baroques. La crise économique, substitut de la fatalité tragique, fait écho à la crise des personnages, dans l’urgence permanente, dans une lutte contre les catastrophes imminentes, les fêlures intimes, la désagrégation de leurs pôles: tout semble sur le point de s’effondrer, la coquille protectrice de la maison (leurs voisins quittent le quartier un par un, le banquier est l’incarnation même de l’ange exterminateur), l’espace urbain, l’intégrité physique et morale ( la mère doit vendre ses services dans un night-club aux pratiques étranges, je ne détaille pas). Seul le fils, à l’imagination fertile et mélancolique, tisse le fil d’Ariane de la rêverie, trouvant das un lac artificiel (lieu lourdement chargé de symboles) une chemin le menant vers un territoire fantastique.
           Dans un geste souvent lourdement démonstratif et qui sent le « vil copiste » pour reprendre l’expression balzacienne, Gosling investit l’univers lynchien à grands renforts de néons, de déflagrations lumineuses, de dissonances, d’ellipses, dans un montage arythmique censé épouser les soubresauts de consciences en dépossession d’elles-mêmes. Malheureusement on est davantage à la Foire du Trône que dans une relecture inspirée de Lynch, de Refn ou de Dali. La surcharge permanente des effets, les intentions systématiquement exhibées, l’incapacité à faire montre d’un geste cinématographique personnel noient le film dans un marécage d’affects et de figures. Je mettrai à part la figure du Roi des Taudis, personnage effrayant et sublime qui relève d’une grande inventivité.
            Lost Ryan.