La Part des Anges, Ken Loach, whisky et petites frappes

la-part-des-anges-The Angels'-ShareImmense déception face au dernier Ken Loach, au sujet duquel on se demande bien pourquoi il a pu décrocher le prix du jury à Cannes, jury, soit dit en passant, au jugement quelque peu déroutant, eu égard à l’accumulation de bévues dont il nous a gratifiés, éliminant le funèbre Cosmopolis, mettant sous le boisseau le radical Holy Motors, certes non exempt d’imperfections( j’y reviendrai parallèlement à l’éclairante critique de Nuages qui a été  plus que circonspecte face au film): reste à voir si Amour de Haneke, le dernier Reygadas, auteur du terrible Batalla  en el Cielo et peut-être le dernier Opus du roumain Mungiu, déjà détenteur d’une palme d’or pour son film consacré à un avortement sous le règne de Ceaucescu réfuteront les rumeurs exécrables qui courent à leur sujet.

la-part-des-anges-The Angels'-Share Revenons à notre film: l’ouverture magistrale, où toute la vision loachienne est pour ainsi-dire cristallisée, est à la fois une exposition  où tous les protagonistes  sont présentés au spectateur et une mise en scène de la vision du monde constitutive du réalisateur. Soit un tribunal écossais où défilent des petits délinquants récidivistes: Mo,  une petite voleuse pathologique, Albert, Rhino et surtout Robbie qui sera le centre du film, habitué aux rixes violentes, futur papa et au bord d’une dégringolade sociale irréversible. Filmée sur le mode du documentaire, isolant symboliquement au niveau des plans les figures de l’autorité- d’ailleurs volontiers désacralisées, presque indulgentes, mais finalement réduites à une impuissance manifeste- et les fautifs, cette entrée illustre le clivage absolu que Loach n’a cessé de décliner entre la puissance du pouvoir et tous les humiliés et offensés du monde. Las! Ce ne sera que le seul moment poignant du film, tant la poursuite de la narration va s’effilocher dans un comédie bien-pensante qui relève le défi- avec un succès indéniable, je tiens à le souligner- de saturer la narration de tous les clichés inhérents au film social, avec une sorte condescendance paternaliste  vis-à-vis des personnages. Tous ces bras cassés, multipliant jusque là tous les ratages possibles dans leur vie professionnelle et affective, vont se retrouver sauvés par un éducateur chargé de les encadrer pour leurs travaux d’intérêt général, fin amateur de whisky, et vague substitut parental, qui les materne, les reléguant par cela-même dans une infantilisation qui sera d’ailleurs l’un des ressorts comiques du film: au cours d’une  visite d’une distillerie, lors d’une séance de dégustation- car notre homme s’occupe de ses ouailles en-dehors- notre Robbie va se découvrir une appétence et un don certain pour identifier les plus grands crus( ce qui n’est pas le cas de cette bondieuserie socioguimauvesque mais passons). C’est alors que nos pieds-nickelés( tellement attachants et adorables, bien entendu, je vous passerai mon exaspération face à la mythologie du pauvre bon par nature que Loach réécrit ad nauseam), vont avoir vent d’un cru exceptionnel de whisky qui va être mis aux enchères et dont la valeur est quasi-inestimable. S’ensuit dès lors un véritable retournement carnavalesque où les personnages vont devenir des héros malgré eux au prix, il est vrai, de saynètes burlesque, très inégales, même si certaines, je dois bien l’avouer, sont mises en scène avec une certaine vis comica, bien que la plupart soient aussi indigestes qu’un haggis hypercalorique.

la-part-des-anges-The Angels'-ShareCette pseudo-revanche des opprimés donne lieu à une espèce de parodie épique qui fait alterner un périple  de leur ville natale vers le lieu du saint Graal, et épreuves qui permettent au réalisateur de varier divers types de comique de situation où tous les clichés théâtraux sont convoqués: le personnage du benêt qui va générer toutes sortes de scènes bouffones, la scène dans la cave où se trouve le Graal alcoolisé avec la présence de Robbie comme témoin muet assistant aux négociations entre le propriétaire et un ambassadeur d’un richissime individu, créant une sorte de complicité avec le spectateur, bref… Loach ne recule devant aucune facilité et la jubilation finale des personnages devant leur fruit de leur conquête, si on la replace face à la puissance de la scène inaugurale, sonne creux, dans une sorte d’harmonie factice, vaine catharsis comique qui donne la mesure de tout le film, il fait chanter des lendemains qui sonnent faux, sous fond de gueule de bois.

Film britannique
Date de sortie : 27 juin 2012
Titre original : The angels’ share
Durée : 1h41
Scénario : Paul Laverty
Image : Robbie Ryan
Musique : George Fenton
Avec Paul Brannigan (Robbie), John Henshaw (Harry), Gary Maitland (Albert), William Ruane (Rhino), Jasmin Riggins (Mo), Roger Allam (Thaddeus)…