A perdre la raison de Joachim Lafosse avec Emilie Dequenne , Niels Arestrup et Tahar Rahim (par Nuages)

LA STRATÉGIE DE L’ARAIGNÉE

D’un fait divers brut et brutal, et qui dépasse en cela l’entendement, Joachim Lafosse propose des approches subtiles qui ne cerneront jamais la vérité. Les faits divers tragiques ont une puissance romanesque terrifiante, c’est en cela qu’ils ont inspiré les plus grands romanciers et de grands cinéastes. Les faits divers sont exceptionnels et sensationnels, ils choquent l’opinion publique par leur monstruosité ; et pourtant, au fond de lui, chacun de nous se dit qu’il aurait peut-être pu, ô malheur, dans un accès de folle démesure, en arriver à une telle extrémité, car les héros barbares des faits divers sont des gens ordinaires . Cette énigme du passage à l’acte criminel, qui se dérobera toujours à toute approche psychologique rationnelle et univoque , ne peut qu’inciter à s’interroger sur la complexité de l’âme humaine. Voilà la démarche de Joachim Lafosse dans A perdre la raison.
Lafosse réussit un film implacable, exceptionnel et insoutenable dont l’impact émotionnel tient de tout ce qui reste implicite. Il montre simplement l’apparente banalité du quotidien, la situation matériellement confortable de personnages dans un environnement aisé, la présence plutôt rassurante d’un vieux médecin bienfaiteur au grand cœur qui a pris sous sa protection un jeune marocain, Mounir, puis Murielle, la femme du jeune homme, et leurs jeunes enfants … Mais chaque geste ordinaire contient une menace potentielle, l’atmosphère dégage vite une sensation d’oppression sous-jacente, le pire semble à craindre du généreux protecteur, mais si tout est à redouter, rien d’inquiétant n’est explicitement dit ou montré .
A perdre la raison est un film terrible sur le guet apens de la gratitude, l’engrenage des bons sentiments auxquels il faut sacrifier toute liberté, femme et enfants. Le médecin et son jeune protégé sont pieds et poings liés, et le jeune homme, faible de caractère , dans une situation d’immigré précaire, ne peut rompre psychologiquement le lien de la reconnaissance, tant son protecteur a pris d’ascendant sur lui.
Murielle , adorable jeune fille candide et souriante, est vite prise au piège d’une toile d’araignée qui n’a visiblement rien d’effrayant mais qui, subrepticement, se révèle être la plus sournoise des manipulations, un lent étouffement, une aliénation irréversible . On assiste au sacrifice presque rituel de l’innocente, sa progressive mise à mort, mais si dissimulée que c’est à elle de croire qu’elle serait folle de penser que l’on puisse vouloir son malheur . Emilie Dequenne fait de Murielle une composition extraordinaire : la joie folâtre de la jeune amoureuse naïve, puis le visage de plus en plus ravagé par le chagrin, l’enfermement dans le rôle soumis de mère et de servante, l’usure des tâches ménagères et des grossesses répétitives, et très vite elle n’est plus que l’ombre d’elle-même… Elle envoie quelques appels au secours sans échos, elle tente de se ressaisir, puis s’enfonce dans l’amertume, la solitude, la dépression. Elle ne porte plus comme vêtement qu’une djellaba, seul signe extérieur de ses rêves condamnés d’une évasion vers un ailleurs fugitivement entrevu , ce mirage d’une vie libre et chaleureuse au Maroc, où elle imagine qu’elle aurait pu être elle-même. Comment cette jeune femme douce et aimante a-t-elle pu devenir la plus barbare des meurtrières ? C’est ce processus mystérieux que Lafosse questionne et le titre du film ne peut que proposer l’hypothèse de la folie, tout en montrant tous les mécanismes, concrets et mentaux, de l’engrenage sournois qui peuvent rendre fou. Il y a une séquence particulièrement déchirante où Emilie Dequenne fond en larmes, se décompose littéralement au volant de sa voiture en entendant la chanson de Julien Clerc « femmes je vous aime ». On a rarement vu au cinéma une scène exprimer avec autant d’intensité la douleur de l’amertume .
Le film étant construit en flash back et l’issue du fait divers récent étant connue, le dénouement tragique est annoncé à l’avance comme dans le choeur antique, et , dès lors, toute image de gaieté et d’innocence est condamnée. Il y a la joie de vivre de Murielle, irréversiblement sacrifiée, la candeur des petites filles dont l’immolation est annoncée dès les premières images. Tout moment heureux serre le cœur du spectateur de façon pathétique parce qu’il porte la suprématie de la mort en filigrane.
A perdre la raison est un film très fort sur l’étouffement familial, l’abdication de toute intimité , la perte de la liberté et de l’identité personnelles, mais aussi, de façon plus universelle encore, l’adieu au bonheur , l’érosion des sentiments au contact des responsabilités écrasantes du quotidien.
Lafosse n’a jamais la prétention de comprendre ni d’expliquer, et encore moins celle de juger. Il utilise très souvent de très gros plans très expressifs et très fugitifs sur des parties du visage, des regards, des nuques, des gestes anodins, dans des mouvements très rapides, comme s’il cherchait à entrevoir ou capter un signe , à tenter de saisir l’énigmatique secret de leur être profond . Les personnages deviennent ainsi comme des êtres morcelés, les fragments d’un puzzle complexe que nul ne saura reconstituer (quel talent dans cette façon de guetter, et parfois de révéler des expressions intenses et significatives !)
Niels Arestrup joue la bienveillante figure paternelle , le généreux donateur qui ne peut être qu’un prédateur féroce et un monstre d’égoïsme. Lafosse a laissé à son personnage son secret : quelles sont les vraies motivations de cet homme, altruiste au point d’ adopter toute une famille marocaine ? Le film écarte d’emblée les hypothèses éculées de l’attirance perverse vers le garçon ou sa jeune femme. Au spectateur de choisir son interprétation : une culpabilité ancienne non dévoilée ? Le pouvoir jouissif de se savoir indispensable ? La quête narcissique d’une image de soi valorisante ? Pour moi, tout simplement , la peur de vieillir seul …
On peut rapprocher ce film de L’Adversaire , inspiré par un autre fait divers atroce, l’affaire Jean-Claude Romand, faux médecin mythomane qui massacra lui aussi sa famille innocente. On retrouve dans ces deux histoires criminelles un engrenage implacable, la dépression , le glissement vers la folie, le sacrifice des enfants par un parent aimant , la tentative ratée de suicide . Mais A perdre la raison joue beaucoup moins sur le romanesque, est beaucoup moins explicite et insuffle surtout une violence qui va bien au-delà des images concrètes . Dans le film de Lafosse la violence physique n’est jamais montrée, elle reste totalement hors champ et notre imagination est donc sollicitée au-delà des images d’horreur nécessairement réductrices et factices (la scène du meurtre , où les enfants, qui regardent un dessin animé, sont appelés un par un avec tendresse par la voix douce et aimante de leur maman pour être mis à mort est absolument insoutenable, sans que Lafosse n’introduise la moindre image violente ).
Du très grand cinéma. (5 sur 5)