Un Certain Regard, « Regardez les oiseaux du ciel ». Party Girl, Bird People, Xenia et L’Incomprise

Dans la grande diversité des œuvres qui étaient présentées dans la sélection cannoise présentée à la Filmothèque, on pouvait voir se dessiner un foyer de films qui mettaient la liberté en son centre: détachement, envol, décollage, farouche détermination, foi guerrière en l’idéal intime.

 

 

party-girl-affiche  Party Girl a obtenu la Caméra d’Or du Festival et j’avoue avoir été extrêmement touché par le portrait de cette femme vieillissante, ancienne fille de cabaret, disons entraîneuse pour être plus exact intransigeante dans sa soif de liberté, figure de l’authenticité d’être soi dans une société normalisante qui assigne à chacun ses impératifs de comportement suivant l’âge, le sexe, la fonction familiale.Entourée de la bande ses copines, assemblage hétéroclite de personnalités truculentes, filmées avec tendresse par le trio de réalisateurs qui se trouve derrière la caméra, elle est aussi en marge que le lieu géographique où s’ancre la fiction: la frontière germano-française qui est à l’image des êtres borderline et en marge qui, paradoxalement, sont le centre vivant de l’humanité vibrante, détachée de tout lien aliénant. Elle accepte la demande en mariage d’un de ses anciens clients, avec qui elle tisse des liens faits de tendresse et de profonde complicité et l’organisation du mariage va être l’occasion de réunir les membres d’une famille éclatée avec son lots de blessures (notamment l’un de ses filles qu’elle recontacte après avoir été contrainte de la placer). Le ton du film navigue entre scènes jubilatoires, avec une veine comique qui ne met jamais à distance mais intensifie le regard empathique du spectateur, et séquences pathétiques où tous les écorchés vifs du film expriment les antiques douleurs, les vieilles blessures, les liens indéfectibles aussi. La mise en scène, qui est à la limite du documentaire, saisit au vol  des instants de grâce, souligne la vérité des sensibilités, volontiers brouillonne, à la limite de l’improvisation: on pense souvent à Cassavetes.  Les acteurs qui jouent leur propre rôle, si tant est que cela soit possible, non-professionnels, sont à l’unisson de ce film à l’énergie extraordinaire.

Date de sortie: à venir (27 Août 2014)

Réalisateur : Marie Amachoukeli, Claire Burger, Samuel Theis

Scénariste : Marie Amachoukeli, Claire Burger, Samuel Theis

Production : Denis Carot, Marie Masmonteil

Montage : Frédéric Baillehaiche

Photographie : Julien Poupard

Musique : Alexandre Lier

Angélique Litzenburger : Angélique Litzenburger

Joseph Bour : Joseph Bour

Mario Theis: Mario Theis

Samuel Theis : Samuel Theis

 

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           J’ai été particulièrement captivé par Bird People et le thème qu’il aborde m’est particulièrement familier et cher: l’abandon de toutes les attaches affectives, sociales, identitaires comme prix de la liberté radicale. Pascale Ferran, qui se fait rare au cinéma (trois films seulement en vingt ans, me semble-t-il) s’en empare avec une grande intelligence en plongeant l’histoire dans la réalité contemporaine le plus immédiate, la plus brute. La scène d’ouverture est comme le prélude qui annonce les thèmes dont le contrepoint va innerver tout le film: des lieux anonymes et saturés de présences, métro, rer puis aéroport: lieux et non-lieux à la fois, passages, mouvement, saturation et vide. Ferran isole dans un wagon différentes individualités dans la fermeture de son cadre, chacun dans le vertige de l’hyperconnexion et l’illusion de la liaison avec le tout, qui sur son smartphone, qui sur sa tablette, qui avec son mp3; variations diverses d’affects, juxtaposition de singularités, chacun à la fois pris dans le grand englobant de l’espace collectif et autarciquement replié sur soi.
           Le film va tresser deux parcours parallèles qui ont pour point commun l’arrachement hors de soi et de sa propre histoire: un américain tout d’abord, de passage à Paris, représentant d’une grande entreprise, l’homme moderne par excellence, celui de la globalisation économique: il doit se rendre à Dubaï le lendemain. Lors d’une éprouvante nuit d’insomnie, une idée s’impose à lui, implacable, lumineuse et libératrice: il n’ira pas à Dubaï, son horizon devient limpide: démission, divorce, abandon de tous ses repères, destruction de fond en comble de son petit univers. Je passe l’incompréhension de ses collègues pour me concentrer sur une scène d »une puissance incroyable où il tente d’expliquer à sa femme le caractère irrévocable de son choix: le dialogue via Skype est l’occasion de montrer la fracture irrémédiable qui le sépare de sa vie passée. Son épouse, littéralement enfermée par le logiciel  (redoublement du cadre, tension claustrophobique) ne comprend pas un traître de ce qui l’anime désormais: entièrement menée par l’ego et un narcissisme qui falsifie tout rapport à la vérité, elle voudrait orienter la discussion vers le soap américain . Il est désormais passé de l’autre côté.

Vient ensuite une jeune étudiante qui gagne quelques clopinettes à faire le ménage dans les chambres d’hôtel de l’aéroport, là où justement se trouve notre américain. Personnage énigmatique, lisse et transparente mais, nous le verrons, décalée, en marges: c’est là où toute une séquence d’une audace inouïe qui va s’imposer à nos yeux: la métamorphose en moineau qui va permettre la multiplication de trouvailles de tous ordres. Liberté et plongée dans le vide: ces deux aspects  se matérialisent à la fois par le vertige, la tentation suicidaire de la chute mais aussi l’ascension, l’apesanteur, la prise possession de l’espace ( ah! la scène splendide où est montrée sur deux lignes différentes le décollage d’un avion et l’envol du moineau, vers on ne sait quel ailleurs… Seul bémol: l’utilisation de la voix-off qui n’est pas des mieux choisies (on entend la voix de la jeune fille lorsqu’elle devient oiseau, l’usage des sous-titres m’aurait semblé plus judicieux). On est à la fois dans le conte merveilleux, un fable sur l’ivresse de la liberté, dans les Métamorphoses d’Ovide où la vraie nature des hommes se révèle soudain dans leur apparence même. Le dressage des moineaux, qui a été un véritable tour de force, nous présente ces êtres vivants comme absolument étrangers à nous-mêmes et à la fois d’un cousinage troublant. C’est vraiment un beau film.

 

Date de sortie :  4 Juin 2014

Réalisateur : Pascale Ferran

Scénariste : Pascale Ferrand et Guillaume Bréaud

Production : Denis Freyd

Montage : Mathilde Muyard

Photographie : Julien Hirsch

Musique: Béatrice Thiriet

 

Audrey Camuzet : Anaïs Demoustier

Gary Newman : Josh Charles

Simon : Roschdy Zem

Musique: Space Oddity de David Bowie  ( http://www.youtube.com/watch?v=xcyuKUtgyZ8)

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           Xenia est vraiment la parenthèse enchantée de ce festival qui , entre volonté de reconstitution du monde contemporain (qui n’évite pas les clichés socio-culturels bien pensants et l’apitoiement censée tenir lieu de réflexion), les postures modernistes creuses et les défilés d’histoires personnelles englués dans le narcissime débilitant est un appel d’air vivifiant. Il y a là une énergie qui irradie à chaque plan, portée par l’engagement des acteurs, le rythme de l’histoire, l’articulation fine et jamais surlignée entre les destinées individuelles et la tragédie collective de la Grèce. Après la mort de leur mère, en Crète, deux frères vont se trouver embarqués dans un quête, entre burlesque et mélodrame, afin de retrouver leur père qui les a abandonnés et dont il n’ont que des fragments de souvenirs ou quelques menus indices censés les conduire à leur but : le retrouver est capital, eu égard à leur nationalité albanaise, ils sont tenus d’avoir des papiers en règles sous peine d’expulsion. Deux personnalités fort distinctes en apparences: le jeune, insouciant, émancipé, à peine sorti de l’enfance (il a toujours une sucette à la bouche, ne jure que par les sucreries et est accompagné de sa mascotte, un lapin qui est comme le lien résiduel le monde maternel), il s’est crée un véritable personnage dans le miroir duquel il s’enchante: mèche décolorée, accessoires fluos, différents piercings, et il semble assumer sans aucun poids son orientation sexuelle. L’aîné, correspondant davantage à l’archétype du macho méditerranéen, a, lui, l’intention de participer à une compétition de chant censé désigner le meilleur chanteur grec: miroir aux alouette qui redouble la quête du père en y projetant l’éclat du rêve libérateur.

          Cette quête du géniteur prend donc la forme d’une Odyssée inversée, ou tout du moins d’une Télémachie, avec ses errements, ses coups de pouce du destin, ses rencontres qui, à chaque fois, rapprochent les deux frères, dont l’un va participer à La Nouvelle Star version hellénique sont l’occasion pour le réalisateur de faire preuve d’une inventivité sans nulle autre pareille: des chorégraphies délirantes sous fond de musique italienne complètement ringarde (que le frère a l’intention de chanter dans le concours précité), la rencontre avec une ancienne connaissance de son père, figure à la fois attachante et grotesque, qui donne lieu à des bouffonneries irrésistibles, la plongée dans des lieux glauques et interlopes (moderne catabase où le héros central s’aventure et semble  inatteignable à la corruption ambiante). Mais c’est aussi tout l’horreur d’un pays aux prises avec les démons fasciste, homophobes, racistes et sexistes qui nous apparait, avec les sbires d’Aube Dorée qui envahissent parfois le cadre, non pas comme un figure obligée mais comme un cadre qui rend d’autant plus splendide la quête des deux personnages: moderne résistant, le jeune homme se défend, répond à l’insulte par l’insulte, se bat, il n’est pas dans une posture de subissement, il ne tend pas l’autre joue, farouche liberté revendiquée et défendue bec et ongles. Le cadre social et réaliste ne plombe pas le film  et ne réduit pas l’histoire à l’évocation de l’actualité: le film comporte une séquence splendide où ils dérivent sur un fleuve digne de la Nuit du Chasseur, aux marges du monde jusqu’à un hôtel désaffecté qui est comme un monde détruit à reconstruire. Je ne parlerai pas de la fin pour ne rien déflorer. Les séquences oniriques avec le lapin sont également d’une puissance poétique exceptionnelle.
         

          Entre suprématie du rêve (considéré non comme un évitement, une fuite mais comme le centre même de l’énergie à être, à avancer) et poids de sa violence sociale, le film navigue, sans idées préconçues, en traçant un itinéraire singulier et non des figures emblématiques de la jeunesse athénienne.

Date de sortie : 18 uin 2014

Réalisateur : Panos  H. Coutras

Scénariste : Panos H. Coutras, Panagiotis Evangelidis

Producteur : Eleni Kossyfidou

Montage : Yorgos Lamprinos

Photographie: Hélène Louvart

Musique : Delaney Blue

 

Dany : Kostas Nikouly

Odysseas : Nikos Gelia

Lefteris : Yaniis Stankoglou

Vivi : Marissa Tryandaffilidou

 

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           L’Incomprise d’Asia Argento.
          Allusion transparente au beau film de Comencini, le film projette les propres blessure de petite fille de la réalisatrice dans un film qui reste malgré tout ancré dans la fiction et le romanesque. Dans une mise en scène déjantée, animée par un esprit punk et libertaire, à l’image de ses protagonistes, Argento recompose le paysage de l’enfance comme un territoire séparé, inaccessible au monde des adultes empli de de bruit et de fureur, qui surjouent le drame grotesque et bouffon des drames conjugaux, dans la fascination qu’ils ont de leur propre image. La petite Aria (vraie prénom de la réalisatrice au demeurant) est au centre de l’hystérie permanente d’une famille d’artistes: au premier plan Charlotte Gainsbourg, qui est absolument délirante et exceptionnelle, pianiste écorchée vive qui passe d’amant en amant, après s’être séparée de son mari, un père d’un narcissisme presque touchant à force d’atteindre des sommets de ridicule.

          Aria, dont on sent la vive sensibilité, le génie précoce, la personnalité singulière, fait tout ce qui est en son pouvoir pour se faire d’aimer, de ses parents, de ses camarades: ses efforts désespérés se soldent par des échecs cuisants malgré une amie avec qui elle entretient des rapports presque de gémellité avant de subir aussi son éviction. La scène initiale où Gainsbourg, en véritable mégère despotique, force la petite à manger les boulettes de viande qu’elle a préparées, l’accablent de reproches, en fait la responsable des maux qui arrivent à la famille, l’infantilisme du père qui vénère son autre fille (une grognasse en rose bonbon, poupée Barbie mochissime et au volume mammaire impressionnant), les humiliations scolaires diverses et variées permettent de faire vibrer chaque plan, chaque séquence de la puissance sensible de la solitude, de l’exclusion et du déploiement de l’imaginaire fertile de la petite, qui est le contrechamp apaisé de la douleur subie. De belles idées de mise en scène valent le détour : les allers et retours entre les deux appartements familiaux, au gré des renvois qu’elle subit, accompagnée de son chat qu’elle transporte dans une caisse, les blagues qu’elle fait au téléphone avec son amie à un gros con libidineux, les tendres sentiments qu’elle ressent pour un camarade de classe, et la souffrance qu’elle éprouve après le mauvais tour qu’il lui fera subir. Porté par une musique punk et chaotique, le film oscille entre folie et tendresse, cruauté et douceur.

 

       Date de sortie :  à venir (12 Novembre 2014)

       Réalisatrice : Asia Argento

       Scénariste : Asia Argento et Barbara Alberti

       Production : Guido de Laurentis

       Montage : Filippo Barbieri

       Photographie : Nicola Pecorini

       Musique : Asia Argento, Brian Molko, Justin Pearson

 

       Aria: Giulia Salerno

       La mère : Charlotte Gainsbourg

       Le père: Gabirel Garko

       Lucrezia : Carolina Poccioni