Un Certain Regard, « Sois sage, ô ma Douleur ». Fantasia, A Girl at my Door, Loin de mon Père, Force Majeure, La Belle Jeunesse, The Disappearance of Eleanor Rigby, Snow in Paradise, Amour Fou

      Plusieurs films de la Sélection exploraient les différents visages de la mélancolie, dans l’orbite de laquelle se situaient plusieurs histoires : blessures du passé encore ouvertes, vacuité  d’un monde contemporain déserté par l’espoir, rêves avortés d’une jeunesse sacrifiée, vertige morbide et fascination face au néant, les poisons vénéneux de la bile noire circulaient dans les veines d’une foule de personnages, les confrontant à un monde aveugle et sourd.

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     Fantasia de Wang Chao: j’ai été particulièrement sensible à l’évocation à la fois réaliste et élégiaque de la Chine vu à travers le prisme du délitement d’une famille. La leucémie du père provoque, par réactions successives, le délitement du foyer, à l’image des bouleversements identitaires du pays, dont on sent en arrière-plan les déflagrations intimes, les contradictions internes déchirer le tissu intime de la nation. Les ouvriers doivent se sentir « glorieux » lorsqu’ils sont licenciés, la prise en charge de la maladie n’est assumée que jusqu’à un certain point: la mondialisation infiltre son venin à l’intérieur même des traditions collectivistes. C’est cette décomposition qui est montrée à hauteur d’homme sans vision globale mais en suivant le parcours des différents membres de la familles qui sont autant de figures exemplaires de la désorientation morale au sein d’un univers qui a perdu tout ancrage: dégringolade sociale qui n’est jamais filmée comme une déchéance ni comme une héroïsation mais comme une manière de faire vibrer l’humanité singulière de chacun. La jeune fille contrainte de devenir une serveuse dans un bar pourri à karaoké, avec lot d’aventures minables, la mère devenue vendeuse de journaux dans la rue et surtout le fils qui se plonge dans une espèce de monde imaginaire où réel et fantasme deviennent poreux, comme une échappée salvatrice et une fuite hors de la pesanteur qui l’accable: c’est aux bords du Yang-Tsé qu’il déroule le fil de ses fantasmagories, n’allant plus à l’école mais jouissant de son rapport autarcique à lui-même (la scène première de masturbation est d’ailleurs l’une des clefs du film), lieu emblématique, qui permet de beaux moments de cinéma où se côtoient les grands immeuble modernes et les vestiges de l’industrie de Chongqing, images elles-mêmes quasi-irréelles d’un passé à la fois mortifère et d’une vibration poétique qui lui est propre. Un beau film que je recommande.

Date de sortie : à venir                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               Réalisateur : Wang Chao  

Scénariste : Wang Chao

Production : Elise Voitey    

Xiao Lin : Ruijie Hu     

La mère : Su Su     

 Le père: Xu Zhang 

 La soeur : Renzi Jian                                                                                                                                                        

 

A-Girl-At-My-Door

 

          Dohee-Ya, dont le titre est aussi A Girl at my Door de July Jung  m’a beaucoup ému en dépit de certains faiblesses de réalisation et d’une trop grande retenue dans la mise en scène. Nous sommes dans un village sud-coréen où a été mutée une jeune policière pour des raisons disciplinaires liées à son homosexualité. Elle y trouve une communauté soumis à la tyrannie d’un homme alcoolique, violent, qui fait régner sa loi et obtient l’indulgence des autorités policières puisqu’il assure la survie économique du lieu (même s’il exploite des ouvriers clandestins en les brutalisant). Dans ses moments éthyliques, l’ordure bat sa fille adoptive, avec le consentement de sa mère, une vieille folle elle-même adepte de la dive bouteille, figure qui est objet d’un harcèlement général notamment de la part de ses camarades: image de la victime dont elle semble avoir elle-même intériorisé la réalité identitaire, ne pouvant réagir face aux autres que par ses liens de violence et d’humiliation. La jeune policière va devenir, aux yeux de la petite, la figure même de la justicière, de l’élément extérieur qui peut, seule, briser cette mécanique infernale: tout à tout figure maternelle et sororale, elle va recueillit la petite fille et, du fait de son orientation sexuelle, susciter les interrogations sur les liens qui la lient à elle.
          Le film comporte des scènes absolument magnifiques, notamment les cadres crépusculaires avec les effets de miroitement sur la mer, ou celle la petite fille dans sur le ponton dans une sorte de spontanéité sauvage et d’une grande intensité poétique. L’ambiguïté  des liens entre les deux êtres centraux du film est rendu sans complaisance, sans univocité ou aplatissement moral mais avec sobriété et une authenticité qui m’ont bouleversé. Les rapports spéculaires, entre fusion identitaire et affrontement, des deux êtres , chacune figure de l’exclusion de la communauté, chacune dans une solitude essentielle, sont exprimés avec beaucoup d’émotion.

Date de sortie: à venir

Réalisatrice : July Jung

Scénariste : July Jung

Montage : Younglim Lee

Photographie : Hyunseok Kim

Musique : Jang Young-guy

Young Nam (la policière) : Bae Doo-Na

Dohee (la petite fille) : Sae-Ron Kim

Yong-Ha (le beau-père violent)

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          Loin de mon Père a été un véritable choc, un séisme, un uppercut que j’ai reçu en pleine face : ce film de Keren Yedaya  aborde frontalement le thème de l’inceste et de la destruction de soi-même sans concessions, sans médiatisation ni précaution oratoire d’aucune sorte: le film est brut, sauvage, n’esquivant aucune difficulté de mise en scène et évitant, dans le même temps, la putasserie obscène qui pourrait être le lot de ce genre de propos. Je suis encore complètement tourneboulé par le film et, le temps de la projection, j’ai senti presque physiquement l’enclos de la relation entre le père et le fille, l’asphyxie morale de la jeune fille entre horreur, amour, auto-destruction : prisonnière d’elle-même et d’une figure paternelle, entre le Yahvé idolâtré et l’ogre anthropophage. Nous sommes en Israël et rien n’est éludé de la relation incestueuse, ni les scènes sexuelles brutales ( la jeune fille est un une chose entièrement à la merci du père et elle-même répondant à son désir), les scarifications, l’engrenage boulimie-anorexie, les ravages de la détestation amoureuse, l’ambivalence du père entre déshumanisation et puissance passionnelle pour sa fille. Les scènes, éprouvantes et à la limite du supportable, sont rendues avec une grande maîtrise notamment dans les cadres carcéraux dont la composition fait resurgir à chaque fois l’auctoritas et la figure surplombante du père, qui ne permet aucune échappée, aucune appropriation de soi par la jeune fille. L’horreur sublime du film tien également à ce qu’il se refuse à toute   lecture morale ce qui permet au spectateur d’être en prise directe avec l’atrocité du propos. 

Date de sortie : à venir    

Réalisatrice : Keren Yedaya  

Scénario : Keren Yedaya d’après l’oeuvre de Shez

Montage : Arik Lahav-Leibovich    

Photographie : Laurent Brunet 

Tami : Maayan Turjeman  

Moshe : Tzahi Grad

Shuli : Yahel Abecassis        

Turist-Force-majeure1                                                                                                                                    

 

          Force Majeure (Turist) de Ruben Ostlund, qui a reçu le Prix du Jury, est un film absolument glaçant qui porte un regard clinique sur un couple dont l’union, factice et superficielle, va se trouver détruite par un événement contingent. Le début du film s’ingénie à nous brosser le portrait de la famille idéal: un père, une père, une petit garçon, une petite fille, petite société close où est évacué tout signe d’aspérité et de fêlure. Ils sont en vacances dans une station de ski où le blanc immaculé qui recouvre les paysages environnants ainsi que la fonctionnalité de l’hôtel où ils habitent semblent à l’unisson de l’uniformité et de l’hypernormativité (si je me permets ce néologisme) triomphante dont ils sont les représentants. Réussite sociale également ( au début il est dit d’ailleurs dit, indice qui anticipe sur la catastrophe à venir, que l’époux travaille trop, qu’il a besoin de vacances pour s’occuper de sa famille), équilibre affectif, fonctionnement presque mécanique du couple: on les voit d’ailleurs (scène itérative qui résonnera autrement par la suite) souvent en vue frontale face au miroir en train de se brosser les dents collectivement, rituel où transparaît toutes sortes de choses: l’osmose collective mais aussi une forme d’hygiénisme relationnel et moral qui apparaîtra plus tard.
  Voici que surgit un événement (le terme vibre de toute sa force étymologique): lors d’un déjeuner sur la terrasse de l’hôtel surgit une avalanche. Il ne faut rien craindre, d’après le père, elles sont contrôlées,e t il est vrai qu’il y en a souvent qui dévalent sans que rien  soit à craindre. Le déferlement neigeux est de plus en plus inquiétant et se rapproche dangereusement de l’établissement: soudain, le père s’enfuit, laissant là femme et enfants. L’avalanche s’arrête alors nette.
  L’impact de la contingence va avoir valeur apocalyptique aux deux sens du terme: destruction d’un monde te dévoilement de ce qui était caché. Tout va être dans le non-dit: le couple recommence son mode de fonctionnement habituel comme si de rien n’était et c’est progressivement que l’épouse va demander des comptes à son mari. S’ensuivent des scènes , entre horreur et comédie burlesque, où l’époux est entièrement dans le déni: les faits ne sont pas déroulés de cette manière, c’est une question d’interprétation. C’est une désintégration microscopique, graduelle qui va être mise en scène: le couple, dans des scènes aux accents parfois bergmaniens, est dans l’incommunicabilité absolue. C’est sous le regard de témoins extérieurs (un couple d’amis par exemple) qu’ils répètent l’événement sans que le mari accepte la vérité: c’est tout le fondement social du couple occidental, l’homme  comme figure du pivot, de la responsabilité protectrice, simulacre de la puissance divine qui vole complètement en éclats. L’imposture du couple, au sens général, comme illusion de l’éternité de l’amour s’en trouve aussi mise à mal, témoin la discussion de l’épouse avec une de ses amies, qui forme un couple libre avec son mari et qui lui montre tout ce qu’il y a de possessivité, de jalousie mortifère dans les lois traditionnelles qui régulent les rapports avec son mari. C’est tout son monde qui est remis en cause et, comme dans le phénomène de boule de neige, atteint, également les autres: le couple devant lequel ils ont exhibé leurs problèmes et l’on sent que c’est toute la société suédoise qui s’en trouve fragilisée, derrière la perfection de façade.
   Il est dommage que la deuxième partie patine quelque peu, s’enlise dans la répétition du même motif et que la scène finale, que je ne dévoilerai pas ici, est une sorte de retournement inutile et factice qui n’apporte pas grande chose au thème central. En revanche le film est à voir pour la perfection quasi-géométrique de la destruction interne, dans la première partie, rehaussée par la blancheur du manteau neigeux environnement qui active inconsciemment une dialectique de la surface et de la profondeur qui résonne sur l’ensemble du film.

Date de sortie : à venir  

Réalisateur : Ruben Östlund

Scénario : Ruben Östund 

Montage : Ruben Östlunf   

Photographie : Frederik Wenzel 

Musique : Ola Flottum

Tomas : Johannes Bah Kuhnke  

Ebba : Lisa Loven Kongsli  

Mats : Kristofer Hivu

  

Hermosa-juventud

                                                                                                                                                               

 

              Hermosa Juventud, La Belle Jeunesse nous plonge dans le bouillonnement de la jeunesse espagnole, dans le marasme économique de la crise actuelle: tout le film s’attache à un couple central de jeunes gens, Natalia et Carlos dont on suit ici le parcours avec, en périphérie, l’accumulation des déceptions, le poids des rêves impossibles, la paupérisation comme seule ligne d’horizon. La famille semble être le seul élément de stabilité: les deux protagonistes y vivent avec au centre la figure maternelle, désespérée et impuissante pour le garçon, énergique et un brin culpablisatrice ( notammment à l’égard de son jeune lycéen de fils à qui elle ne cesse de faire des reproches et qui n’a qu’un désir un peu naïf : quitter la maison). Bref le réalisateur, avec la création signifiante de cette arrière-plan, tente, parfois habilement mais c’est rare, pour être sincère, souvent maladroitement, de montrer le rapport à la vie qui passe, à la durée qui n’est investie d’aucun projet de quelque ordre qu’il soit, au temps vide dans la fresque d’une jeunesse qui va des fiestas, aux recherches vaines d’emploi, aux discussions répétitives entre potes, au refuge dans l’oubli du sommeil où Natalia aime rester puisqu’ »elle n’a rien à faire »jusqu’aux projections complètement irréalistes d’un avenir qui, le temps d’un rêve, est radieux et célèbre l’amour du couple. On les suit  en train de tourner un film porno amateur pour de l’argent, la surprise devant un enfant dont il va falloir s’occuper et qui va renvoyer Carlos à son immaturité profonde (malgré tout un passage exaspérant avec un de ses amis qui vante la responsabilité paternelle comme le rite de passage vers l’âge d’adulte: il faut dire que le sous-texte conservateur et réactionnaire du film, qui se greffe à une vision parfois plus libertaire m’a exaspéré), et le départ de Natalia vers l’Allemagne, nouvel Eldorado, nouveaux mirages et la scène finale nous montrera les sévères déconvenues de ce nouveau rêve avorté.
          Au milieu de film assez maladroit et plat, mais dont l’énergie est une qualité indéniable, je soulignerai l’utilisation originale des écrans de smartphone mis en scène comme medium destiné à rendre visible le passage du temps, ainsi que l’immersion dans un mode de communication qui est comme la circulation des pensées et des mots dans la sphère sociale avec son rythme, son mode de réception et d’émission, sorte de planète autonome à la fois complètement ouvert sur l’extérieur et univers autosuffisant.              

   Date de sortie: à venir  

   Réalisateur : Jaime Rosales

   Scénariste : Jaime Rosales et Enric Rufas 

   Montage :  Lucía Casal    

   Photographie : Paul Esteve Birba

   Natalia et Carlos ( le jeune couple) : Carlos Rodríguez et Emma Nieto

   Raúl : Fernando Barona

                                                      

330157_original                                                                                                                                                                                                                                                          

 

          Je vais me débarrasser de The Disappearance of Eleanor Rigby tellement  j’ai cru péter un câble devant cette connerie pharaonique qui enfile les clichés à une puissance taylorienne. Les affres nauséeux de la petite bourgeoisie bobo formée de pseudo-intellectuels new-yorkais et leur narcissisme ( lire: leur vide, leur nullité ontologique) complaisant et microscopique m’ont réconcilié pour un temps avec le jansénisme de Pascal. Je n’ai, Dieu en soit loué, dû subir que le dernier volet d’une trilogie dont les deux premiers sont censés évoquer deux regards disjoints (Him et Her) que le film ici présenté fait la conjonction dans un montage alterné qui déroule deux parcours dissemblables face à un sinistre arrêt du sort.
         Tout tourne donc autour de Madame. Une tragédie effroyable (mais aucune émotion ne vient en rendre compte) a frappé le couple qu’elle formait avec son époux: la mort d’un enfant. C’est atroce mais en faire le centre aveugle d’une fiction ( à grand renforts d’ellipses et de silences) ne saurait suffire à la puissance dramatique d’un film. La pauvrette, dans une scène minable et complaisante, se jette d’un pont et vient trouver refuge chez ses parents: Huppert qui s’enfile verre sur verre (mais du bon vin français, l’honneur est sauf) et le père, à la fois sensible et autoritaire, c’est beau quoi… Son ancien conjoint cherche à la retrouver, il est tout déboussolé, sa vision du monde est en tout chamboulée: j’en avais la larme à l’œil. Ne sachant que faire pour venir à bout de ses tourments existentiels, la cruche vient prendre des cours (  l’identité ou une connerie fashion: elle ausculte la dimension culturellement construite de notre rapport au monde: trop fort). Madame n’a pas réalisé sa révolution copernicienne: quo curram? Quo non curram? Moi, moi, et moi, que vais-je devenir dans ce chaos qui m’effraie et m’exalte à la fois? Heureusement tous les satellites autour d’elle réunis n’ont de cesse que de l’aider dans la tragédie eschylienne qu’elle vit: sa prof de Fac assume la fonction de la Maman (censée compenser le déficit affectif d’Huppert, qui n’est vraiment pas assez compatissante, la bourrelle), son mari -qu’elle retrouve- sera donc à la place du sauveur, tout dévoué à la cause de la bécassine qui pourra reprendre sa thèse à Paris  (d’anthropologie: so exciting!) où elle pourra acheter pour son paternel des « macarons de chez Ladurée » ( quote inside)
          Au moins chez Woody Allen, les tourments bobos ouvrent des abîmes, ici on ne voit que des personnages aliénés, complètement inféodés à leur petit univers merdique, leur petit moi inintéressant, sans âme. Asphyxie de l’autocentrisme.

     Date de sortie : à venir    

     Réalisation : Ned Benson

     Scénario : Ned Benson

     Montage : Abbi Jutkowitz

     Photographie : Sarah Shatz

     Eleanor Rigby : Jessica Chastain

     Connor Ludlow :James McAvoy

     Viola David : Professeur Friedman

     Stuart : Bill Hader

     Mary Rigby : Isabelle Huppert

     Julian Rigby : William Hurt

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           Snow in Paradise. Il s’agit d’un premier film d’Andrew Hulme qui retrace le parcours d’un petit délinquant pris dans les affres de la culpabilité et de la déchéance morale mais tendu -peut-être- vers l’espoir d’une rédemption et d’une renaissance. Avec le recul, je m’aperçois que le film n’a laissé quasiment aucun trace dans mes souvenirs et cette évaporation du film me laisse songeur, quant à sa consistance et la puissance de son propos

           Le film a pour cadre l’East End londonien, dans un quartier défavorisé (mais en voie de boboïsation): criminalité organisée, trafic de drogues, poids de l’islam, décomposition du tissu social, phallocratie résurgente avec son éthique régressive, on a ici la cartographie habituelle d’un genre cinématographique qui réinvestit la tradition du film noir en y injectant les réalités contemporaines dans une mise en scène nerveuse et au bord du chaos. L’intrigue du film est assez simpliste et son traitement encore plus convenu: le héros principal est un dealer d’héroïne aux ordres de son oncle, caricature de la figure paternelle, sorte de Parrain local dans un sous-système mafieux et il travaille en duo avec Tariq, qui fait preuve d’une grande piété, incarnant le contrepoint des valeurs matérielles lourdement surlignées par les scènes répétées de transactions entre les différents acteurs d’un circuit économique aux rituels bien réglés. Le schéma narratif est d’un académisme confondant, à peine dissimulé derrière les effets de manche de la mise en scène et ses tics maniéristes et pseudo-virtuoses: transgression faite par personnage principal ( il garde pour lui un sachet de coke dont il est friand, c’est moche le péché de gourmandise!),  sanction  avec la mort de son acolyte (qui, dans les grandes lignes, devient la figure de l’innocent sacrifié), catabase et transformation intérieure ( sorte de descente dans les enfers de la drogue: l’agent de la transgression initiale devenant l’instrument du châtiment) et repentir avec le salut quasi-thaumaturgique incarné par l’entrée dans une mosquée où, merveille des merveilles, il va trouver l’apaisement intérieur et peut-être une réorientation de son existence.

          Inutile de dire que le sous-texte réactionnaire et conservateur innerve tout le film, tant dans la conduite d’une intrigue lamentablement prévisible ( démythification de la figure du criminelle, vains accents pathétiques qui lorgnent du côté de la tragédie, prétention sociologique qui s’enferre dans les clichés) que dans le moralisme prescriptif lourdingue et  extrêmement déplaisant. L’esbroufe générale qui caractérise le montage et la lourdeur des effets exhibés vient s’ajouter à ce qui m’a agacé dans un film que je trouve complètement inutile. Seul l’acteur principal, Frederick Schmidt (visage taillé à la serpe, regard buté, violence irridiante) surnage de l’ensemble avec une présence fascinante.

 Date de sortie : à venir

   Realisation : Andrew Hulme

   Scénario : Martin Askew et Andrew Hulme

   Montage: Barry Moen

   Photographie : Mark Wolf

   Musique : Kevin Pollard

   Dave : Frederick Schmidt

   Tariq : Aymen Hamdouchi

   Oncle Jimmy : Martin Askew

 

Amour-fou

           Malgré le titre, et les clichés qu’il fait résonner, Amour Fou de Jessica Hausner   ne nous fait pas vibrer de tous les feux incendiaires du Sturm und Drang mais nous entraîne dans une vision cryogénisée de la passion qui reste dans l’en-dedans des êtres, comme l’absolue inconnue qui ne peut que rester rétive à toute représentation.   

     Le film s’inspire du suicide d’Heinrich von Kleist et de sa décision de l’emporter dans la lutte tragique qu’il éprouve face au taedium vitae, aux obsessions morbides en magnifiant sa mélancolie dans le suicide. L’originalité du film  est la déconstruction systématique du  « vague des passions « romantique: l’écrivain est ici représenté comme un ectoplasme bossu, au teint d’endive et à l’énergie d’un poireau syphilitique, suintant la névrose par tous les pores de la peau, exhalant une morbidité délétère dans tous ses faits et gestes. Il désire en finir avec l’existence sous l’escorte d’une gente dame qui lui permettrait de faire de sa mort la geste héroïque qui pourrait faire coïncider sa vie avec ses obsessions : sa cousine est d’abord l’objet élu pour ces épousailles avec le grand Thanatos, espiègle et spirituelle jeune fille qui le congédie gentiment avec une sorte de détachement ironique. Une autre jeune femme devient alors l’objet de ses vœux, une épouse qui a été troublée par La Marquise d’O. Il essuie tout d’abord un refus mais cette dernière est victime d’un mal étrange, dont aucun médecin ne peut analyser la cause et qui semble la condamner à une mort prochaine: elle révise alors son jugement.
       Dans une mise en scène glaciale et d’une beauté presque asphyxiante, la réalisatrice montre l’envers de la ferveur romantique comme une sorte de « mauvaise foi » au sens sartrien: c’est tout d’abord l’aristocratie prussienne qui est montrée, elle-même cadavre pourrissant dans ses rituels mortifères, ses intérieurs étouffants, sa nostalgie vénéneuse avec , à peine, en sourdine, les échos de révolutions présentes et à venir. Dans des plans fixes, d’une grande beauté, qui momifient les corps et les âmes, Hausner saisit au vol les tombeaux intérieurs, les rêves tués dans l’oeuf, le spectre de la névrose mortifère. La maladie de la compagne macabre de Kleist désacralise la sublime mélancolie, la ramène à sa réalité corporelle, pathologique, autodestructrice. La soif d’ailleurs est systématiquement dénoncée par l’espace carcéral du cadre, les faux-dialogues où chacun semble parler pour soi, de lui-même, sans pont jeté avec la souffrance de l’autre. Étrangement, dans l’austérité générale de la forme et la rigueur clinique de l’analyse, on est plutôt encore dans le scalpel du rationalisme ancien qui dissèque et met au jour les atours dont les personnages se revêtent pour camoufler leur vide.

      Date de sortie: à venir

     Réalisatrice : Jessica Hausner

     Scénariste : Jessica Hausner

     Montage : Karina Ressner

     Photographie : Martin Gschlacht

     Heinrich Von Kleist : Christian Friedel

     Henriette: Birte Schoeink

     Marie : Sandra Hüller

     Sophie : Katharina Schütller