De Rouille et d’os, Audiard, « Triste corps, combien faible et combien puni!»

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Audiard a construit peu à peu un univers où reviennent inlassablement au premier plan la difficulté voire l’impossibilité de se positionner face au père et à la Loi, qu’elle revêtent l’image du meurtre de l’imago paternelle et de l’invention de son propre désir, ou de la soumission à la loi tribale et phallique du clan où sont surdéterminés les rapports de force comme dans Un Prophète.  La caméra explore volontiers la naissance d’un personnage à lui-même dans une initiation dont les moteurs sont horreur et cruauté, sublimée par la possibilité d’une rédemption qui réhumanise en retour le protagoniste.

Une impression d’immense consternation m’étreint au sortir de cette nauséeuse parodie de lui-même qu’inflige Audiard au spectateur  où ses mythes personnels se trouvent dévalués voire disqualifiés par une mise en scène misérable, une fable filmique qui réactive les pires pulsions humaines, et notamment machistes et en particulier une relecture lamentable des modèles que le réalisateur a lui-même affirmé être les sous-textes sur lesquels reposait son oeuvre: Freaks et le mélodrame hollywoodien de l’entre-deux guerres. Devant cet amoncellement de bêtise autosatisfaite, on hésite entre les rires et les larmes. Nous sommes dans le Sud de la France, plus précisément Antibes, où vont se croiser deux destins à la fois gémellaires et opposés: Ali débarque du Nord chez sa soeur avec son fils, dans un état de dénuement absolu, à la pointe extrême de la déchéance sociale; à l’occasion d’un incident devant une boîte de nuit dont il est le videur, il fait la rencontre de Stéphanie, jeune femme au faîte de l’accomplissement de soi-même et surtout dans l’assujettissement des autres à la loi de son désir: elle n’est d’ailleurs venue en boîte que pour vérifier sa capacité de séduction et son métier de dresseuse d’orques redouble cette illusion de toute-puissance. Tel Oedipe qui apparaît dans une image maximale du pouvoir au début de la pièce de Sophocle, on sent bien sûr l’hybris menacer à l’arrière-plan, d’où la venue de la catastrophe- qui se matérialisera par l’amputation de ses deux jambes qui en fait un Untermensch rampant, la reptation du personnage est d’ailleurs lourdement montrée voir exhibée à de nombreux moments clefs du film. Croisement de destins, affinités de douleurs et phénomène de spécularité entre les deux personnages vont alors structurer le film: autodétestation, indifférence face au monde et à eux-mêmes,  rouille invasive de l’esprit et du coeur qui se matérialise par une apparente anesthésie des sentiments, le dégoût du corps mutilé pour l’héroïne, l’indifférence face à son fils de la part du père ( dont il ne sait s’il est scolarisé, presque réduit à un animal, d’où la scène où volontairement le petit garçon s’enferme, les pieds couverts d’excréments, dans la cabane du chien) et surtout le contact sexuel qui se substitue à l’expression affective dans des scènes où la sexualité est montrée comme un sorte de rapport d’emboîtement qui resserre dans le cadre filmique la scène oxymorique de rencontre entre la surpuissance virile et la féminité réduite à une soustraction corporelle.

 

De-rouille-et-d-os   Nous pourrions avoir ici les ingrédients d’un grand mélodrame sous fond de violence sociale , métaphorisée par les scènes de combat donnant lieu à des paris, qui seront le moyen pour le héros de rebondir sous le regard concupiscent, solidaire et, disons-le , hypersexualisé du personnage féminin. Le film de Browning, convoqué par l’auteur et le scénariste, pourrait donner lieu à une réappropriation originale du registre grotesque afin de pointer les monstruosités des liens sociaux tout en permettant de transcender l’émotion du sujet pour le hisser à des moments de grand pathétique. Or d’émotion, il n’y a point, si ce n’est une représentation complaisante  flattant une mythologie viriliste assez nauséabonde qui patauge dans une souille régressive ne permettant aucune prise de distance envers cette infra-humanité. Malgré quelques rarissimes moments d’émotion, témoin les scènes hypersensorielles, sur la plage notamment, le film non seulement rate un sujet qui aurait pu donner lieu à une oeuvre superbe mais multiplie maladresses et impairs, dont la séquence de l’accident du fils sur le lac gelé atteint des sommets hallucinants de ridicule.

 

De-rouille-et-d-osLe palmarès cannois s’est révélé consternant dans ses choix et ses parti-pris: on ne peut néanmoins lui faire grief d’avoir passé aux oubliettes ce film, pourtant porté aux nues avant même qu’il ne soit présenté, tant il  nous fait comprendre à quel point esthétique et éthique sont forcément indissolublement liées, comme le prouve ce film assez détestable.

 

 

3 thoughts on “De Rouille et d’os, Audiard, « Triste corps, combien faible et combien puni!»

  1. Bon, ben va falloir que je sorte… j’ai aimé… (j’en reviens tout juste). J’ai trouvé Ali touchant dans sa rudesse brute et naïve, et pour une fois Cotillard m’a émue. Il y quelques belles scènes quand même : le premier bain, le dressage d’orques imaginaires sur le balcon, le retour au marineland devant l’aquarium…

  2. Je sais, j’ai eu des discussions avec des amis qui ont bien aimé: ils y voient de la rédemption, ont été touché par la relation entre les deux personnages, mais je ne sais pas pourquoi, ça m’a donné envie de vomir mon quatre heures… Etonnant les réactions que ce film peut susciter

  3. Je ne serais pas aussi virulente que toi mais je n’ai pas trop aimé non plus…
    Film trop axé sur le personnage du mec pour moi, qui m’agaçait.
    Trop de violence gratuite pour moi. Les scènes de combat m’ont ennuyée…