La nuit d’en face, Raoul Ruiz, Traduire, dit-il.

La-nuit-d-en-face La-Noche-de-enfrenteVoici ce qu’on pourrait appeler le film-testament de Ruiz,  tombeau mélancolique où le réalisateur  semblent condenser les mythes personnels qu’il a construits au long de son oeuvre singulière, non pas une solennelle oraison funèbre qui graverait dans le marbre une somme cinématographique dont on trouverait ici l’expression quintessenciée mais davantage une reprise nostalgique, teintée d’ironie et de profonde humilité, des thèmes qui n’ont cessé de peupler son imaginaire, toujours à la lisière entre la recréation d’un passé enfoui dans les limbes de la mémoire et la plongée dans un espace onirique où une pensée magique travaille  à établir une correspondance entre le moi et le monde.

La-nuit-d-en-face La-Noche-de-enfrenteRetour aux sources donc après le labyrinthique Mystères de Lisbonne qui étirait le temps filmique en plongeant le spectateur dans une forme d’apnée de la conscience, brouillant les pistes, jouant sur des effets de trompe-l’oeil en faisant se télescoper des fragments narratifs dans une forme de fluidité qui faisait voler en éclats les données spatio-temporelles. Retournant sur les terres chiliennes de son enfance, le créateur repeuple le passé défunt en évacuant tout référent autobiographique:  nous sommes à Antofagasta ( émotion personnelle de revoir cette petite ville provinciale où je suis passé lors d’un de mes voyages), cadre choisi à partir d’une anecdote que Ruiz va utiliser comme prétexte pour dérouler l’écheveau subtil de son imaginaire. Jean Giono aurait désiré terminer sa vie dans ce lieu, fasciné qu’il était par les sonorités du toponyme. Et c’est  l’écrivain que nous retrouvons dès l’entrée du film, devenu professeur de lycée dans une scène où il transmet les subtilités du passage d’une langue à une autre, pont fragile et sans doute illusoire entre les différents territoires du langage, idée que l’on retrouvera dans tout le film à d’autres niveaux: recherche perpétuelle d’une liaison- sans doute impossible- entre les différents niveaux de la conscience, entre l’espace réel et imaginaire, volonté de retisser les liens entre les  différents âges de l’existence, et, par-delà entre le mot et la chose( magnifique passage sur  le pouvoir incantatoire des mots et du signifiant, notamment le mot  » Rhododendron » qui scande l’oeuvre tel les cailloux d’un petit-poucet rêveur le trajet dans la forêt obscure d’une conscience étrangère à elle-même mais aussi ouverte sur l’infini des suggestions poétiques du langage), et surtout voyage incertain vers la terra incognita de la mort où l’image du tunnel- cliché revisité par le réalisateur avec un humour qui donne à voir l’impuissance de l’homme – est le dernier avatar de cette odyssée impossible.

La-nuit-d-en-face La Noche de enfrenteBref, nous voici face à un Giono recréé par le fantasme du réalisateur qui parle avec Don Celso, vieil employé de bureau, qui sera le protagoniste principal dans un plan-séquence de toute beauté, sur le port de la ville : il y est question des bolitas del tiempo, vraies billes, d’ailleurs qu’il lance sur le quai en donnent ainsi à l’oeuvre son impulsion initiale et la clé de son mode de fonctionnement. Fragments autonomes, autarciques pour ainsi-dire, mais qui, conglomérés et reliées entre elle par une dynamique d’ensemble créent l’oeuvre qui va se construire devant nous. C’est alors que nous suivrons le traces de Don Celso enfant, à l’érudition étonnante accompagné de Beethoven lui-même ( figure croquée avec un mélange d’admiration et de douce raillerie, incarnant le génie incompris dont le langage est par nature inintelligible par ses contemporains), dialoguant avec le pirate de L’Ile au Trésor qui fait se déployer, dans un jeu intertextuel subtil, tout un pan de l’oeuvre de Ruiz,  précisément sa relecture du roman de Stevenson et sa fascination pour ce genre fictionnel peuplé d’individus chargés de mystères insondables, étrangers au monde, naviguant sur la mer inhospitalière et mythique, comme dans Les Trois Couronnes et le Matelot,  figures presque psychopompes et tutélaires du mystère de l’univers. L’espace, multiforme et perméable, est à l’image du temps ondoyant: espace feutré et clos de la pension de famille où évoluent les personnages et où se rencontrent vivants et morts, espace dynamique et ouvert de la ville, qui permet rencontres, saynètes étranges et rencontres improbables et vues magnifiques de la terre côtière et désertique de le terre chilienne, à la fois image de la fin d’un parcours et échappée vers l’ailleurs craint et désiré de la mort.

La-nuit-d-en-face La-Noche-de-enfrenteL’écriture filmique épouse cette propension à la varietas dans le traitement des motifs et la démultiplication des degrés de la réalités: scènes quasi-théâtrales, mises en abymes narratives dans les récits faits par Don Celso à la radio, scènes parfois burlesques comme celle du match de football, occasion pour Ruiz  d’aborder, sur un ton amusé, la singularité de la conscience politique de ses compatriotes, passages qui sont un hymne à l’amour des mots et de la poésie, prenant la forme d’associations verbales dans une scène où les personnages procèdent par association automatique, déroulant la chaîne créatrice des signifiants, véritablement emblématique de l’esprit de l’oeuvre elle-même. Une impression de flottement permanent, de déréalisation imperceptible  suggèrent l’esprit même de la fiction sud-américaine, ce « réalisme magique », qui ensorcelle le quotidien en l’inféodant à la puissance de l’imaginaire. De ce Memento mori au ton parfois espiègle, le spectateur sort dans le même état que les participants ( les morts) à cette séance de spiritisme où les esprits évoqués ( les vivants) regardent les vivants avec un silence circonspect, assistant aux drames d’un espace mental qu’on explore souvent au bord du vertige.

Durée du film : 1h 50
Date de sortie : 11 juillet 2012
Titre original : La nuit d’en face
Réalisateur, Scénariste : Raoul Ruiz,  d’après
Acteurs : Christian Vadim, Sergio Hernandez, Valentina Vargas
Directeur photo : Inti Briones
Costumes : Lola Cabezas
Musique : Jorge Arriagada
Producteur : Christian Aspee