Maps to the Stars de Cronenberg, explosante-fixe

   

 

      Maps to the stars n’est pas seulement ce qu’il prétend être : une satire désenchantée et cruelle sur la planète hollywoodienne, un brûlot corrosif sur l’usine à rêves de notre temps dont il trace ici l’itinéraire cauchemardesque, la cartographie à la fois exacte et hallucinée. Cronenberg réinscrit dans cet univers les grandes obsessions qui ne l’ont jamais quitté en dépit de l’apparent changement de facture de ses réalisations . C’est aux marges du territoire de l’humain qu’il se situe une nouvelle fois (on a souvenir des anciens motifs qu’il a tissés,  l’hybridation de l’inerte et de l’animé,  la porosité entre le réel et le virtuel, les mutations organiques comme rupture avec l’unité du une moi, le parasitisme sexuel…) et Maps of the Star montre une nouvelle figure de la monstruosité  couvant dans l’écrin de lieu du fantasme. Il n’y est question que d’aliénation et de perte de soi  : la libération impossible à laquelle aspirent tous les protagonistes, et que seule la mort consentie permettra d’atteindre est  rendue sensible par la scansion presque incantatoire de Liberté d’Eluard que l’on peut trouver maladroitement martelé, surtout pour un spectateur français qui ne peut que difficilement décontextualiser. On y trouve toute une constellation de personnages et son cortège de personnages borderline déclinant tous les avatars du dérèglement de la psyché, de la névrose narcissique à la psychose schizophrénique. Là une femme qui ne fait pas le deuil de sa jeunesse, Havana ( resplendissante Julianne Moore, jouant sur toute la gamme des émotions, grande tragédienne malgré elle entre pathétique et burlesque), ici un jeune garçon,  star de navets préfabriqués, déjà pris dans les rets de l’addiction et sous la houlette de parents complètements barrés  avec une mention spéciale au personnage du père -exceptionnel John Cusack   adepte d’une espèce de coaching new-age où tout l’attrait infra-spirituel de cette société du spectacle apparaît: le Dalai-Lama comme icône avec les recettes extrême-orientales mêlées d’une psychanalyse de bazar. Tout ce petit monde est dans la saturation du vide, dans la dévaluation de toute chose, dans l’inflation des biens de jouissance courante: psychochotropes, vêtements de prix (« j’ai dépense 18000 dollars » dit Moore devant un magazine), plaisir sexuel réduit à un objet de plaisanteries rabelaisiennes entre les deux enfants stars, maisons qui font la une de magazines d’architecture, dévaluation qui disqualifie tous les rapports entre les êtres réduits eux-mêmes à des objets de consommation courante ( l’entretien avec les agents du jeune garçon avec la mise en scène circulaire qui enferme l’enfant dans la prison de leur évaluation réifiante est assez éclairante à cet égard).

    Cronenberg nous guide dès l’ouverture du film dans ce territoire des rêves mortifères, relayé par deux personnages que nous suivrons tout au long de l’oeuvre:  Pattinson, chauffeur à mi-temps et looser à plein temps, laquais des studios pour quelques daubes télévisuelles qui accompagne une jeune femme, Agatha dont le rôle sera décisif, incroyablement incarnée par Maria Wasikowska. Le réalisateur nous les montre admirant les lettres blanches de Hollywood, mais en évacuant tout effet de grandiose et en ramenant le signifiant du fantasme à une espèce de matérialité dérisoire. Avec Pattinson comme figure transitionnelle, il suggère ici le lien étroit entre son précédent opus, Cosmopolis  qui mettait en scène l’hubris du pouvoir par la maîtrise de l’argent (libido dominandi) et la démesure du rêve narcissique devenu venin destructeur, le désir d’éternité  qui engendre des monstres. On désintègre ici tous les clichés liés aux culte de la jeunesse (l’évaporation de cette dernière dans les âmes déjà marquées des jeunes comédiens et dans la figure de Julianne Moore, contemplant un monde qui ne veut plus d’elle, jumelle lointaine de Gloria Swanson dans le magnifique Sunset Boulevard de Wilder), on y montre la réduction des figures humaines à leur réalité organique ou hormonale , jusqu’à une merde saintement conservée par une fan de l’un des acteurs, comme un relique vénérée. D’ailleurs le thème scatologique affleure à bien des moments, dans le scène précitée, dans une autre aussi où  Havana converse avec Agatha     assise majestueusement sur son trône d’actrice déchue avec une allusion aux relents malodorants des excrétions. Oui Hollywood c’est de la merde et tout cet univers est sous le joug d’une forme de pulsion sadico-anale qui aime à torturer, à jouir de la destruction de l’autre derrière le vernis des convenances hypocrites  de l’étiquette en vigueur : c’est l’explosion de joie d’Havana, apprenant que la mort du petit garçon de sa rivale lui permet d’obtenir le rôle convoité, avec, en sourdine derrière la chanson jubilatoire de l’héroïne, une musique dissonante et angoissante, c’est la tentative du meurtre de Benjie sur son jeune partenaire.

      Dans ce village des damnés planent ,implacables, les puissances démoniques du feu et de l’eau dont la charge mythologique donne toute sa puissance à cette carte infernale, on ne peut que s’y consumer ou s’y noyer : Icare modernes, sidérés devant les astres trompeurs, ou Ophélie mélancoliques englouties par la grande matrice amniotique. L’horizon apocalyptique se déploie secrètement dans tous les interstices de cet univers et l’ombre de la mort et de la destruction, suggérée dans le hors-champ du souvenir, avec le traumatisme de l’incendie de la demeure de ses parents perpétré par Agatha et les morts qui émaillent  le film dans autant de rappels à la vanité : Memento Mori. L’eau est aussi l’écran où se reflètent l’eau des songes, les oracles nocturnes des avertissements de la psyché, elle figure  la longue remontée des martyrs dans le Styx de la conscience. Ce sont les eaux bachelardiennes du rêves ou, plus précisément, ce qu’il appelle les « eaux dormantes » en faisant référence à Edgar Poe : eaux trompeuses, marécages de l’enlisement, prison liquide. Les deux éléments, s’unissant dans leur opposition même, sont à relier évidemment au thème central de l’inceste, au grands couples mythologiques de certains récits fondateurs. Tabou et sacré, il est la figure emblématique de l’absolu dans sa pureté même ( les étoiles du rêve) et de la monstruosité ( maladie de l’âme, hallucinations, figure de la dégénérescence sur tous les plans dans la descendance) : elle révèle le fonctionnement endogamique d’un univers où le miroir liquide de Narcisse ne peut recevoir que l’Echo du feu incendiaire.

Note: 8/10

Date de sortie : 21 Mai 2014

Réalisation : David Cronenberg

Scénariste : Bruce Wagner

Production :  Saïd ben Saïd

Montage : Ronald Sanders

Photographie : Peter Suschitzki

Musique : Howard Shore

 

Havana Segrand : Julianne Moore

Agatha Weiss: Mia Wasikowska

Christina Weiss : Olivia Williams

Stafford Weiss : John Cusack

Jerome Fontana : Robert Pattinson