CAPTIVE de Brillante Mendoza avec Isabelle Huppert (par Nuages)

 

 

Des humanitaires et des touristes étrangers, qui séjournaient dans un hôtel côtier de l’île de Palawan aux Philippines, sont pris en otages par un groupe de rebelles islamistes de l’organisation indépendantiste Abu Sayyaf de l’ile de Mindanao. Les rebelles espèrent faire entendre leurs revendications et obtenir des rançons exorbitantes. Les prisonniers , cachés, sont conduits en bateau sur l’île de Mindanao , périple maritime terrifiant qui fait plusieurs victimes, puis débarqués sur l’ile ; ils sont rejoints par des infirmières philippines, elles aussi prises en otage lors de l’occupation violente d’un hôpital local. Mendoza filme de façon percutante cet enlèvement réellement survenu en 2001.
Il s’attache ensuite à suivre, mois après mois, à la manière d’une chronique , les conditions de survie particulièrement éprouvantes des victimes aux mains des rebelles armés. Il réussit à faire ressentir la terreur constante et les pressions psychologiques exercées sur les prisonniers (plusieurs d’entre eux seront exécutés de façon arbitraire ou grièvement blessés ) et l’hostilité de l’environnement . La barbarie des hommes est mise en parallèle avec la jungle naturelle du centre de cette île sauvage . Les victimes en majorité européennes, dont une Française, sont en effet dissimulées dans la forêt vierge luxuriante, contraintes de se déplacer sans cesse , complètement isolées de toute civilisation. Le cinéaste adopte le plus souvent le point de vue des otages, traités de façon inhumaine : affamés, épuisés, soumis à des marches interminables,  parfois enchaînés, ne comprenant rien aux enjeux politiques ni au fanatisme religieux dont ils sont les objets, exposés aussi bien aux fusillades impromptues qu’aux animaux mortels. Les périls sont invisibles et la mort guette à tout instant : guérillas, tirs aveugles, pilonnages aériens, serpents venimeux, scorpions …Mendoza fait vivre viscéralement l’angoisse permanente des otages et leur détresse morale, qui résulte de la conscience grandissante d’être abandonnés de tous, pays d’origine et gouvernement philippin, avec le pourrissement du conflit et l’absence de négociations. Une solidarité se tisse entre les captifs, au fil des mois rythmés par de rares moments heureux (la libération de quelques otages) et surtout par le partage de la souffrance. Parfois des sympathies fugitives naissent avec les ravisseurs, dont l’un est un adolescent de douze ans, enrôlé depuis deux ans suite au massacre de sa famille. Si la jungle recèle des fourmis géantes, des sangsues et autres animaux terrifiants, elle apparait aussi parfois d’une beauté magique comme lors de ce réveil à l’aurore d’Isabelle Huppert assistant à l’envol majestueux d’un oiseau multicolore légendaire à travers les bambous.
La mise en scène magistrale fait alterner séquences d’action , pauses plus contemplatives, vues panoramiques du décor naturel grandiose et pénétration dense, caméra à l’épaule, dans le réseau labyrinthique des sous-bois, et gros plans sur les visages hagards des otages. Le parcours est ponctué d’évènements quotidiens tels que les repas, les prières, les enterrements et même des simulacres de mariages comme si les rites d’une autre vie s’installaient au cœur de la forêt, que certains jeunes autochtones n’ont jamais quittée. Le cinéaste recrée une expérience intense, un hallucinant voyage au bout de l’enfer dont le spectateur est soulagé de sortir indemne .
Un film très fort dont l’actualité , transposable en de multiples points du globe, nous fait frémir.
Onze ans plus tard, le conflit de l’île de Mindanao n’est toujours pas résolu.      (4,8 sur 5)