Deux jours, une nuit

deux jours une nuit

Fabrizio-Rongione-et-marion-cotillard-deux-jours-une-nuit-pleursDès le titre, les réalisateurs déploient tout le dispositif qu’ils vont mettre en oeuvre : un segment temporel d’une extrême densité au moyen d’une mise en scène taillée à la serpe, économe de ses moyens, d’une sécheresse fulgurante, et une mécanique narrative qui reprend les codes du thriller en  les soumettant à l’exigence d’une vision sociale et ancrée dans la chair. Après avoir été licenciée, Sandra tente de convaincre chacun de ses collègues de revenir sur le vote qu’ils ont exprimée, décision influencée par leur chef qui a usé de son aura et de de l’attrait d’une prime importante qui leur sera offerte: épaulée par son mari, sous les coups de boutoir de la dépression dont les symptômes anciens reviennent au galop, elle entame un parcours du combattant, entre désillusions, victoires et effondrements. Le coup de force des Dardenne est d’arriver à articuler finement dépression psychique et dépression économique, ces deux affaissements de la sphère humaine en reliant le point de vue centré sur  son héroïne et la fresque sociale, qui ne sombre jamais dans le récit édifiant et didactique mais qui reconfigure l’univers du thriller en aménageant suspens dramatique, rebondissements et coups de théâtre . L’immersion fictionnelle s’appuie sur la  prolifération des marqueurs de réalité, rappelant l’héritage de Pialat (la tarte que l’on sort du four, le repas avec les enfants autour d’une pizza), mille détails qui ne sont pas des ornements de mise en scène simulant le réel mais le convoquant dans leur présence irrécusable: tout le flux de la contingence, de l’imprévisible est ici rendu sans aucune complaisance dans une vérisme vain ou un naturalisme plombant.

deux-jours-une-nuit-4-g C’est autour du visage de Cotillard que se joue toute la puissance émotive du film : c’est à la fois la mendiante qui quémande l’octroi de son travail (elle le dit elle-même); la combattante dont l’énergie volontariste irradie l’écran, mais c’est aussi la martyre, la grande orpheline du monde sociale. Gueuse et guerrière. Toutes les contradictions de l’espèce humaines se concentrent sur le personnage , absolue altérité et semblable du spectateur. Les réalisateurs donnent à voir un rapport au monde qui oscille entre fraternité et bienveillance (le cercle familial, quelques collègues) et les agressions réitérées du réel ( l’attaque de l’un de ses collègues, l’horreur économique et bien la névrose elle-même qui rejaillit, l’Ennemi): la sonnerie stridente du téléphone permet de suggérer par la réitération du motif sonore l’ensemble de la mécanique sociale qui broie et aliène les individus. Nous verrons d’ailleurs que, bien plus que les dépositaires de la puissances économiques (hormis la figure de Gourmet dans la scène finale) , c’est bien plus les pairs de Sandra qui deviennent les relais du pouvoir et leurs agents inconscients. Le dénouement, évacuant toute solution simpliste est à l’image du film tout entier: non un porte-voix au militantisme réducteur mais une véritable vision où le réel est représenté à la fois frontalement et de biais, esquivant ainsi le risque de l’aplatissement unidimensionnel d’une vision sociale réduite à une juxtaposition d’épiphénomènes.

 

Note : 8/10

 

 

Réalisateur : Jean-Pierre et Luc Dardenne

Scénariste : Jean-Pierre et Luc Dardenne

Directeur de la photographie : Alain Marcoen

Musique : La nuit n’en finit plus par Pétula Clark  (http://www.youtube.com/watch?v=ymwY8Wnl_hk)