Killer Joe

C’est une Amérique marginale que W. Friedkin prend pour cible de son dernier film, Killer Joe. La trame est classique : un petit dealer endetté projette un matricide en vue de toucher l’assurance-vie d’une mère détestée. Pour la sale besogne, la famille cupide décide de s’offrir les services d’une flic véreux, tueur à gages à ses heures perdues. Mais la caution venant à manquer, le plan machiavélique dérape quand le flic exige pour caution la blonde et virginale Dootie.
Le film n’épargne pas le spectateur-voyeur, mais les scènes plus dérangeantes ne sont pas les plus frontales comme cette scène quasi inaugurale dans laquelle Chris se retrouve face à la nudité de sa belle-mère dans une scène crûment et complaisamment filmée, loin des pudibonderies hollywoodiennes. Friedkin oppose habilement une violence théâtralisée et burlesque à la violence sournoise dont relève la manipulation psychologique. En témoigne la scène au cours de laquelle Dootie, se soumet à l’emprise et au regard voyeuriste de de Joe.
Matthew MacConaughay trouve là son rôle le plus accompli, flic méphistophélique qui déglingue de l’intérieur cette cellule familiale déliquescente. On ne peut s’empêcher de penser au l’intrusion de l’inconnu qui vient subvertir la cellule familiale de Théorème. La scène finale, bénédicité qui s’achève en bain de sang, véritable apothéose carnavalesque dans laquelle les valeurs religieuses sont profanées, promet d’accéder au morceau d’anthologie.
On ne peut néanmoins évacuer la question de la misogynie qui traverse le film et que l’on retrouve dans le motif de la défiguration finale de Sharna, dans une éprouvante scène d’humiliation. Le film fait se croiser des archétypes féminins: la vierge, la putain et la mère, soumettant chacune des figures à un supplice choisi.
Film sombre et violent donc, mais traversé de moments d’humour noir, qui s’ouvre et se ferme sur l’espace clos du bungalow, enfermant le spectateur et les personnages dans un piège dont ces derniers ne sortiront pas. Une seule ouverture sur l’ailleurs dans le film : la scène où Chris retrouve Dootie sur les rails dont la ligne de fuite se prolonge derrière eux. Chris fait miroiter à sa jeune sœur la promesse pathétique d’une fuite hors de ce trou paumé du Texas.. L’unique scène du film qui flirte avec le mélo (un peu maladroitement?). L’ouverture du film vers l’espace fantasmé du road-movie est brutalement interrompue à la scène suivante. Le bungalow servira de tombeau à ces personnages qui cherchent vainement une échappatoire à leur existence condamnée.