LAURENCE ANYWAYS de Xavier Dolan avec Melvil Poupaud (par nuages)

 

 

LAURENCE ANYWAYS

En 2h40 très inventives, couvrant dix ans d’une vie (de 1989 à 1999) et mêlant tous les registres car il s’agit d’abolir la séparation des genres, le film original de Xavier Dolan raconte l’évolution courageuse de Laurence, un homme déterminé à faire coïncider son apparence extérieure avec la femme qu’il se sent être depuis toujours. Cette transformation, ou plutôt cette réconciliation avec son identité profonde, est présentée comme une exigence de vérité. Ce qui parait relever du trouble de la personnalité à son entourage familial conformiste est au contraire devenu pour lui la quête sincère de son moi authentique, une identité qui ne subisse plus de distorsions sociales artificielles. Le film suit donc les premières années de ce changement d’apparence, laissant entendre que Laurence passera le cap de la transsexualité en l’an 2000. Dans le film, il reste un homme habillé en femme sans que l’on puisse le qualifier de travesti car sa conscience d’être femme est bien au-delà de l’apparence extérieure. Combattant les clichés faciles, Dolan n’a pas fait non plus de Laurence un homosexuel qui s’ignorait, il cherche justement à réfuter tout amalgame entre sexe et apparence , et son propos est très convaincant .
Le film met le regard au premier plan : regard exigeant sur soi, aspiration à ce que le miroir reflète l’image de ce que l’on est, regards surpris, décontenancés ou fuyants des autres sur une apparence déconcertante (magnifique séquence du retour à l’université ), regard incisif sur le regard des autres, et surtout nécessité pour Laurence d’être regardé dans les yeux d’un regard franc afin d’être reconnu et accepté.
Le film est très riche car il traite à la fois du choix personnel de Laurence , un parcours individuel inévitablement solitaire, et de ses conséquences déstabilisantes sur la femme qu’il aime d’ amour fou. Le film suit donc aussi la vie de Fred, la compagne de Laurence, restée femme dans son parcours plus conventionnel avec ses aspirations de couple, de maternité et de confort matériel. Le personnage de Fred est finalement moins linéaire car elle subit le choix de Laurence, qui n’est pas le sien au départ. Elle aime l’homme qu’elle a connu et, même si elle essaie de le soutenir, le changement qu’il est déterminé à opérer remet en question non pas leurs sentiments mais, pour elle seule, les modalités de sa relation à l’autre.
Le film porte l’espoir d’un amour absolu qui résisterait à tout, grand rêve romantique brisé. Bien qu’une profonde passion unisse les protagonistes et qu’ils soient deux artistes intelligents et ouverts, la rupture est inévitable car leurs chemins sont inconciliables. Le film traite douloureusement de  l’échec , non de cet amour idéal, mais de la possibilité de le vivre sans mensonge et sans compromis dans la réalité, un thème sentimental où l’on retrouve le Xavier Dolan romantique des Amours imaginaires. Ce thème de l’amour unique et absolu, de l’alpha à l’oméga ou de A à Z (Laurence a surnommé pour cette raison AZ la femme de sa vie) transcende d’ailleurs assez vite les questions d’identité sexuelle. C’est la vie même qui sépare les amoureux, les aspirations qui ne convergent plus, le temps qui passe , les désillusions ou les renoncements avec leurs amertumes… Dolan accuse aussi l’entourage familial . Le film aborde la relation difficile de Frédérique et de sa sœur mais surtout de Laurence et de sa mère , mère dominée et enlisée dans un couple mort assez caricatural par son absence de communication. Le parcours libérateur de Laurence aide finalement sa mère à se libérer elle-même d’un abruti de mari qui a toujours ignoré son fils.
Au-delà de la famille, le film aborde bien sûr la question de l’intégration sociale et en particulier de l’intolérance des instances professionnelles .
Je fais quelques réserves qui tiennent à la longueur du film car Dolan veut traiter son sujet de façon exhaustive (par exemple en montrant aussi de façon épisodique une femme devenue homme) et n’évite pas quelques digressions superflues comme les scènes grotesques avec Baby Rose et les vieilles dames . On peut aussi contester l’idée préconçue d’une identité féminine qui passerait nécessairement par le maquillage, les talons hauts, les boucles d’oreilles…beaucoup de femmes sont femmes sans afficher cela.
Mais, même s’il est un peu inégal, le film reste passionnant et foisonnant, avec un style fougueux mêlant de violents chocs émotionnels, des moments de poésie indicible et de splendeur éclatante , osant des excès fous ( le chagrin figuré comme une pluie diluvienne s’abattant sur l’appartement de Fred) . C’est une œuvre étonnante visuellement par ses variations de couleurs , couleurs très vives voire criardes et blancheur de neige, et par ses variations de tempos avec des ralentis élégants qui vous étreignent le cœur d’une émotion déferlante , des ruptures sonores et des juxtapositions musicales inattendues . Melvil Poupaud, tout en charme sensible et en dignité, est Laurence anyways, jamais ridicule, très attachant, homme ou femme peu importe.

 

3 thoughts on “LAURENCE ANYWAYS de Xavier Dolan avec Melvil Poupaud (par nuages)

  1. J’ai également beaucoup aimé le film, et ai émis encore moins de réserve. Les scènes avec Baby Rose m’ont beaucoup touché et cette harmonie des couleurs et des musiques est impressionnante.